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Fashion Daily news
Le 22 Mai 2012
Michel Perry Interview
Interview de Michel Perry Directeur artistique de J. M. Weston et Michel Perry

À la tête du style de deux marques du groupe de luxe EPI créé par le fils du fondateur d'André, Christopher Descours, Michel Perry est l'un des rares professionnels de la chaussure à posséder la double compétence féminine et masculine. Fort de plus d'une vingtaine d'années d'expérience, il nous parle de son secteur devenu un des piliers du business de la mode. Entretien avec un créateur qui prend toujours autant son pied.

Fashion Daily News : Comment votre parcours professionnel dans la chaussure s’est-il amorcé ?
Michel Perry :
Sans véritablement m’en rendre compte, la passion pour la chaussure s’est immiscée en moi simplement en entendant mes parents, gérants d’un magasin Bata dans le nord de la France, en parler à longueur de journée. Adolescent, je nourrissais d’autres ambitions artistiques du côté de la décoration ou des arts plastiques. Mais, pour des raisons familiales, j’ai écourter mes études. Mon père m’a donc pris en mains et placé chez Bata j’ai appris le métier de A à Z pendant deux ans. Je me suis alors rendu compte du potentiel d’expression de la chaussure et de sa valeur ajoutée esthétique. J’ai ensuite rencontré un agent italien qui m’a demandé de le conseiller sur les collections qu’il représentait. Cette expérience m’a amené à envisager la possibilité de créer ma propre griffe de chaussures pour femmes, ce que j’ai fait en 1987 avec tout de suite une boutique rue de Turbigo à Paris. Quasiment dès le début, j’ai inclus à mon offre une petite ligne pour hommes que je n’ai pas pu poursuivre faute de temps. En parallèle, je travaillais pour des marques comme Charles Jourdan, Casadei et Sergio Rossi.

FDN : Qu’est-ce qui, aujourd’hui encore, vous passionne dans la chaussure ?
MP :
C’est un objet complet permettant à la créativité de s’exprimer dans trois directions : la forme, la couleur et la matière. En tant qu’homme, je me sens toujours inspiré par la puissance symbolique de la chaussure féminine, par son caractère érotique qu’il convient justement de contenir dans un style sobre, une sensualité raffinée pour ne pas tomber dans l’excès d’une féminité caricaturale confinant à la vulgarité. Pour une femme, la chaussure est autant l’origine de son allure que l’instrument utilitaire de sa démarche. C’est l’écrin de sa féminité. Pour les hommes, l’aspect pratique prime et la séduction y est moins présente. Mais la composante statutaire du soulier masculin est importante. Les hommes aiment s’identifier à des stéréotypes de l’élégance masculine et le soulier en est un des attributs essentiels. Par exemple, le mocassin reste attaché à l’image des minets des années soixante avec tout ce que cela implique de légèreté et d’insouciance. Dans les deux cas, la notion de confort est primordiale car, au-delà de l’aisance qu’il procure, il est la condition incontournable d’une mise en valeur de l’individu et même de son charisme, ce dernier n’étant en fait que le rayonnement d’un bien-être intérieur.

FDN : Selon vous, la chaussure occupe-t-elle la place qu’elle mérite dans la mode d’aujourd’hui ?
MP :
Il y a une vingtaine d’années, les femmes s’offraient d’abord une tenue vestimentaire et choisissaient leurs chaussures en fonction du budget qu’il leur restait. Ce qui fut une réelle difficulté au moment de créer ma marque car les clientes tiquaient sur les prix. Aujourd’hui, c’est presque l’inverse et il n’est pas rare que certaines craquent pour des modèles à 1500 euros. Les hommes, eux, raisonnent plus en termes d’investissement.

FDN : Quelle est votre analyse du marché de la chaussure pour femme ?
MP :
Il se divise en deux parties selon les compétences de ses acteurs. D’un côté, les marques de vêtements proposent des chaussures assorties à leurs collections de prêt-à-porter sans hésiter à les marquer fortement par le thème de la saison. D’un autre, les chausseurs, comme moi, doivent rester plus évasifs pour s’adapter à divers styles vestimentaires sans pour autant renier leur identité. Leur approche nécessite plus d’humilité pour laisser la cliente s’approprier la chaussure et l’intégrer à sa garde-robe mais aussi plus de subtilité pour placer les signes de reconnaissance que requiert le haut de gamme. Dans mes collections, composées d’une cinquantaine de modèles déclinés en une centaine de pieds et fabriquées par des façonniers en Vénétie, une bonne moitié est faite de modèles plutôt faciles mais toujours travaillés avec un savoir-faire bottier élaboré et 40 % sont plus sophistiqués sans être extravagants. Sous la dénomination Icons, quelques déclinaisons réinterprètent, chaque saison, mes classiques. Actuellement, beaucoup de marques se battent sur le créneau des modèles ostentatoires que j’appelle le « tapis rouge » et qui mise sur une consommation coups de cœur. Personnellement, ma sensibilité ne me porte pas vers ce genre d’outrance. Malheureusement, certaines femmes en manque de culture – mais pas de moyens – se laissent duper par ces artifices qui per-mettent aussi de faire passer des prix très élevés. Tout comme la mode vintage qui camoufle souvent, derrière un vécu factice, des économies sur la qualité en particulier des cuirs. La mode accessible a fait de gros progrès. Mais elle entraîne une uniformisation du goût ne permettant plus de différencier la cliente à 500 euros de celle à 100 euros. Et le phénomène de la copie s’est intensifié d’une façon alarmante.

FDN : Comment la marque Michel Perry est-elle organisée commercialement ?
MP :
Actuellement, la marque possède, à Paris, une boutique rue Saint-Honoré inaugurée en 2004 et une autre rue de Grenelle baptisée Collector pour écouler les modèles des saisons précédentes. Fin octobre, notre premier magasin à l’étranger ouvrira à Londres sur Mount Street dans le quartier de Mayfair, à côté de marques françaises comme Lanvin, Balenciaga ou Roland Mouret. J’ai choisi la capitale britannique comme première implantation hors des frontières hexagonales car cette ville et l’Angleterre en général m’ont toujours beaucoup inspiré par l’alliance de la modernité rock et de la tradition aristocratique. Notre distribution s’appuie également sur le socle d’un réseau multimarques d’une cinquantaine de détaillants fidèles en Europe, en Russie, aux États-Unis et en Asie. À terme, nous aimerions ouvrir d’autres boutiques dans des métropoles étrangères en propre ou en franchise tout en continuant de développer notre réseau de dépositaires. Mais, grâce au soutien du groupe EPI auquel la marque appartient depuis 2004, nous pouvons prendre le temps de construire ce développement dans le respect du concept de marque haut de gamme de niche qu’est Michel Perry.

FDN : Comment J. M. Weston se situe-t-il sur le marché pour hommes ?
MP :
Stylistiquement, le marché pour hommes est plus homogène. Mais la qualité, très déterminante pour la chaussure masculine, divise nettement l’offre entre le haut et le bas de gamme. Sans ambiguïté, J. M. Weston se situe dans le haut du haut de gamme avec des peaux d’une très grande noblesse et une confection extrêmement soignée. Mais finalement, ses prix restent raisonnables en regard de cette perfection. En tant que directeur artistique depuis 2001, je suis un cahier des charges strict pour apporter un peu de nouveauté sans bouleverser la tradition de la marque. Chaque saison, un invité vient bousculer un peu les conventions de la maison, l’amener dans la dynamique de la mode sans en dénaturer l’image, ce qui permet de toucher une autre clientèle tout en ménageant les habitués. Pour les 120 ans cette année, Maison Kitsuné a imaginé la collection capsule East Hampton constituée d’un mocassin bicolore en veau velours, d’une bottine en veau perforée et d’un derby en veau mélèze ou veau velours sur semelle gomme brique.

FDN : Quels autres événements sont prévus pour cet anniversaire ?
MP :
En juin dernier, nous avons présenté à Paris et New York un court-métrage réalisé par le grapheur André dont c’était les premiers pas – c’est le cas de le dire – cinématographiques et dont le DVD est en vente chez Colette et chez Tomorrowland à Tokyo. Fin octobre sortira la ligne Country Club revisitant la quintessence de la griffe au travers de trois modèles, un mocassin, un richelieu et une bottine, tous dotés d’une première de propreté réalisée uniquement pour l’occasion en vert bronze siglé du logo légèrement redessiné. Enfin, courant novembre, le roman de la marque, écrit par Didier van Cauwelaert et édité par les Éditions du Cherche-Midi, arrivera en librairie.

FDN : Où puisez-vous votre inspiration ?
MP :
Je suis assez perméable à la mode. Je regarde les défilés, les magazines. Mais je ne cherche pas à suivre les tendances directement. Je laisse infuser en moi ces images et subis plutôt inconsciemment leur influence. Mon homme Weston apprécie les beaux tissus et les coupes sobres mais précises de Savile Row par exemple, possède le sens du détail et s’habille près du corps pour mettre en valeur sa sveltesse aristocratique. Il se réfère beaucoup aux années cinquante et soixante et mêle la classe anglaise et le charme italien. Ma femme Michel Perry est typiquement parisienne, espiègle et dépensière, avec une joie de vivre et une fraîcheur comme dans les dessins de Kiraz ou les peintures de Jean-Gabriel Domergue. Je l’imagine bien habillée en Alaïa, Yves Saint Laurent des années soixante-dix ou en Roland Mouret.

FDN : Selon vous l’élégance, tant féminine que masculine, doit-elle privilégier les chaussures ou les vêtements ?
MP :
L’élégance idéale vient de l’harmonie entre les deux. Mais il est difficile que les vêtements et les chaussures soient au même niveau. En tant que créateur de chaussures, je préfère bien sûr des vêtements plus sobres associés à une belle paire de chaussures plutôt que l’inverse. Pour l’homme, par exemple, le mariage d’un jean même un peu destroy avec des mocassins de bonne facture reste élégant. Alors que l’inverse est définitivement impardonnable. Les souliers de basse qualité pour hommes sont vraiment rédhibitoires pour l’élégance. Pour la femme, la qualité est également capitale mais des talons trop hauts qui déforment la démarche sont pour moi tout aussi contraires à l’élégance.

FDN : Quels sont vos matériaux favoris ?
MP :
Je demeure assez classique dans mes choix matériels. Un beau veau souple, nappa ou velours, est nécessaire et suffisant pour réussir une belle paire de chaussures. Encore faut-il que sa qualité soit irréprochable. C’est pour cette raison que J. M. Weston, déjà propriétaire de sa tannerie de cuir de semelles à Saint-Léonard-de-Noblat en Haute-Vienne, a racheté au printemps dernier la Tannerie du Puy, spécialiste réputé du tannage de veau box dont la finesse du grain et le vieillissement sont incomparables. Dans le prix de revient d’une chaussure, la part de la matière première est assez minime et c’est surtout la main-d’œuvre qui pèse dans le coût de fabrication. Alors se passer d’un beau cuir me paraît vraiment une économie insensée qui ne peut, à terme, que décevoir le consommateur et nuire au succès de la marque.
Propos recueillis par François Gaillard – Photo : Pixelformula

J. M. Weston en quelques chiffres
Création en 1891 par Edouard Blanchard à Limoges.
Acquisition par le groupe EPI en 1974.
Ouverture de la première boutique à l’étranger à New York en 1986.
Ouverture de la première boutique à Tokyo en 1992.
Ouverture de la première boutique en Chine à Shanghai en 2009.
100 000 paires de chaussures par an dont 30 000 paires de mocassins.
16 boutiques en France.
16 boutiques dans le reste du monde.

07/10/2011 - 11h35

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