INTERVIEWS  AF Vandervost - An Vandevorst + Filip Arickx - créateurs

15/02/10

Symbole que la crise est source d'inventivité pour qui a du génie, le duo An Vandevorst et Filip Arickx promène un univers fort en thèmes dans un « guerilla store », boutique éphémère et volante. Un concept inédit qui conjugue mode, buzz marketing, système D et solidarité sociale.

Fashion Daily News : Vous disposez vos vêtements sur des lits d'hôpitaux, vos vendeuses portent des blouses d'infirmières... En quoi vous sentez-vous proches du milieu hospitalier ?
AF Vandevorst : Nous nous sommes rencontrés en 1987, lors de notre premier jour de classe à l'Académie Royale des Arts d'Anvers. Nous avons immédiatement constaté qu'on avait la même fascination pour le design d'hôpital. À 12 ans, je collectionnais déjà des meubles et objets d'hôpitaux. Quand j'ai pénétré la première fois la chambre d'An, j'ai constaté qu'elle était également passionnée par cet esthétisme. An avait découvert l'art de Joseph Beuys. Son goût pour les matières et les couleurs la subjuguait. Il était très inspiré par la croix rouge.

FDN : Pourquoi avoir choisi la croix rouge comme logo ?
AFV : Graphiquement, la croix est une forme sobre et forte. C'est un symbole universel.

FDN : D'où vient cette fascination qui va de pair avec celle pour les uniformes militaires* ?
AFV : Comme la croix rouge, les uniformes, qu'ils soient militaires ou médicaux, ont une reconnaissance universelle. Ils incarnent la force et le respect. C'est un langage vestimentaire qui franchit les frontières et possède une valeur humaine : on se sent protégé quand on est entouré par des uniformes. Chaque uniforme a sa fonction sociale, son côté humain...

FDN : Vous mariez à cet univers disciplinaire des martinets, des bas couture en nylon, des corsets, des cuissardes... Êtes-vous des esthètes fétichistes ?
AFV : On adore jouer avec les codes, mais avec humour et sans faire de la provocation ! La lingerie que nous intégrons dans nos collections n'a rien à voir avec le fétichisme. Elle signe une sensualité féminine et fait partie d'une garde-robe complète. Les éléments en cuir qu'on retrouve souvent dans nos collections sont plutôt inspirés par l'élégance d'un cheval que par un érotisme sadomasochiste. Le cheval nous attire par son élégance, son regard, sa gestuelle...

FDN : Avec les pony shoes, vous allez loin tout de même...
AFV : C'est vrai que quelques codes SM nous inspirent : la façon dont on soude le latex (sans quoi les coutures se déchirent), les colliers de cuir... On adapte certains éléments qui nous plaisent pour les rendre esthétiques. Mais, avant tout, on a la volonté de créer un monde confortable qui ouvre et soigne les esprits.

FDN : Comment est organisé votre duo artistique ?
AFV : À nos débuts, on faisait tout à deux. Il y a quatre ans, on a décidé de séparer les tâches. Depuis, An s'occupe plus de la création et Filip se concentre sur le développement de la société. Ce qui ne veut pas dire que l'un prend des décisions sans prévenir l'autre. Tout est toujours évalué à deux.

FDN : D'où viennent vos inspirations ?
AFV : On garde l'esprit ouvert. L'inspiration peut venir à n'importe quel moment de la journée et à n'importe quel endroit. Ainsi, chaque saison, on fait un grand voyage pour se détendre mais, à chaque fois, on constate qu'on se laisse emporter par la culture du pays qu'on visite. Ce qui ne signifie pas que ce voyage se retrouve forcément dans nos collections.

FDN : Comment construisez-vous vos collections ?
AFV : On se laisse guider par nos émotions et nos sentiments. On commence toujours avec un mood-board et, à partir de là, on exprime notre univers avec des matières naturelles comme le feutre, le coton, la laine, la soie...

FDN : Quel est votre point fort ?
AFV : Notre point fort est aussi notre point faible : c'est notre individualité, notre indépendance. On prend nos décisions tout seuls. On décide là où on veut aller. On ne doit pas monter trop haut, pour ne pas retomber très bas.

FDN : Où sont conçus puis fabriqués vos vêtements ?
AFV : Tous nos vêtements sont pensés à Anvers et la plupart sont fabriqués en Belgique sauf le jersey en Turquie, les chaussures et ceintures en Italie et les sacs en Inde.

FDN : Dans quelles boutiques phares êtes-vous vendus ?
AFV : L'Eclaireur à Paris, Jeffrey à New York, Isetan à Tokyo, Stijl à Bruxelles, Song à Vienne.

FDN : Vous venez de faire le lancement d'une boutique éphémère dite « guerilla store ». Comment est né ce projet ?
AFV : On voulait ouvrir un lieu unique qui fasse showroom, magasin, atelier, cantine... Un lieu que tout le monde puisse visiter pour voir comment travaillent les créateurs. À défaut d'en trouver un, on a laissé l'idée mûrir. Six mois plus tard, suite au crash boursier, on a constaté qu'il y avait de nombreuses boutiques vides à louer sur Anvers, qui ne trouvaient pas preneur. Filip s'est dit : « On a le produit, les agences immobilières ont les boutiques, pourquoi ne pas s'associer et faire une proposition aux propriétaires ? ».

FDN : Quel montage financier avez-vous inventé ?
AFV : On a proposé aux propriétaires un échange de visibilité. On leur a dit : « Soit vous laissez votre local vide, soit vous nous le prêtez et profitez du buzz orchestré par l'ouverture de notre boutique éphémère ». On paie juste l'électricité et le chauffage. Le deal est que notre départ peut être anticipé. Dès l'ouverture, le projet s'est révélé rentable puisqu'une personne est intéressée pour reprendre le lieu après nous.

FDN : Qui soutient votre projet ?
AFV : Nous avons eu le sponsoring de Levi's, qui a fourni les peintures. On a mentionné son nom sur la vitrine ainsi que celui de l'agence immobilière. Le magazine Elle Belgique suit notre aventure et nous offre une page mensuelle de rédactionnel.

FDN : Que vous apporte la création d'une boutique éphémère ?
AFV : C'est une évolution dans notre carrière. Pour nous, il est important d'avoir un projet interactif qui bouge et voyage, sur le principe d'une boutique nomade, plutôt qu'un concept fixe. Le fait de ne pas savoir où on va installer notre prochain lieu - une boulangerie ? une boucherie ? - nous donne de l'énergie. Tout ce qui est vide a le pouvoir de nous inspirer. Le guerilla store nous permet d'exprimer au mieux notre univers. On peut changer du jour au lendemain, on ne sait pas où on va être dans trois mois, on adore cette liberté. De fait, il faut qu'on soit créatifs chaque jour !

FDN : Trouvez-vous cette période stimulante ?
AFV : Il est évident que le phénomène « crise » influence le creative process. Ceux qui trouvent des solutions pour résister à cette période négative survivront. Pour nous, le guerilla store est une façon de faire la preuve de notre créativité autrement que via la mode.

FDN : Comment avez-vous aménagé l'espace du guerilla store ?
AFV :
Nous l'avons repeint en blanc, pour unifier les murs, et avons construit un décor que l'on peut transporter partout. On a installé une pancarte « A.F. Vandevorst/À louer » en devanture. Pour le vernissage, nous avons planté une grande tente de l'Armée du Salut et nos assistants ont servi du vin chaud, de la soupe aux pois et des escargots. Ça change du champagne...

FDN : D'autres créateurs sont-ils associés à cette opération ?
AFV : Pour l'instant, ce n'est pas le cas mais rien n'empêche que, dans le futur, on collabore avec d'autres artistes.

FDN : Pourquoi avoir auguré une pré-collection pour le printemps-été 2010 ?
AFV :
La pré-collection « Blackboard » nous a permis de mieux nous structurer, de diviser la collection en deux parties et de livrer plus tôt dans la saison. Elle est composée de chaussures, accessoires en cuir et 45 modèles différents en chaîne et trame, jersey et maille. De fait, la « Show Collection » nous permet d'aller plus loin dans le design. Plus de 40 modèles sont créés spécialement pour le défilé à Paris et ne sont vendus qu'après celui-ci. Cette collection ne fait aucun compromis et exprime d'autant plus l'essence de A.F. Vandevorst.

FDN : Parlez-nous de la ligne « A. Friend » ?
AFV :
Parallèlement au lancement de la pré-collection, une nouvelle ligne a vu le jour. Certaines de nos amies ne pouvaient s'offrir nos vêtements. An a commencé à dessiner des pièces pour elles et on a fait des fittings pour voir leurs réactions. On a discuté des modèles, de fait, cette collection est née d'un dialogue. Cette nouvelle ligne est conçue avec autant de créativité et d'énergie que la ligne principale, tout en étant 40 % moins chère parce qu'entièrement réalisée en jersey. Elle est accessible à une clientèle plus étendue, grâce à une gamme de prix adaptée et à un réseau de distribution stratégique. Chaque magasin continuera à être évalué par A.F. Vandevorst, même s'il n'y a aucune exclusivité.

FDN : Être plus distribués, c'est aussi fabriquer plus, êtes-vous tentés par une expansion industrielle ?
AFV : Pendant ces douze ans, on s'est toujours entourés et structurés de façon à être prêts à une expansion sans perdre notre identité.

FDN : Au-delà d'un bon marketing, l'évolution de votre marque s'inscrit-elle dans une démarche sociale ?
AFV : Oui. Si quelqu'un a acheté un tee-shirt qu'il adore mais qui est abîmé, il peut le déposer dans le container « Armée du Salut » avec un petit mot pour expliquer ce qui lui plaît dans ce vêtement : le col, l'emmanchure, etc. Une fois par mois, on vide ce container, on regarde ce qu'on peut faire et on l'adapte dans la collection « A. Friend ». La personne qui nous a remis le vêtement reçoit un vêtement neuf plus un cadeau. Tous les vêtements qui ne sont pas utilisés sont donnés aux pauvres, sauf s'ils sont trop abîmés.

FDN : Dans quelles autres villes allez-vous faire voyager le concept du guerilla store ?
AFV : La première année, on se concentre sur la Belgique : Anvers, Bruxelles, Knokke, Gand, Bruges, Hasselt. Puis on franchira les frontières.

Propos recueillis par Florence Julienne

* En 2005, An Vandervorst et Filip Arickx ont été choisis par le MoMu comme conservateurs de l'exposition Katharina Prospekt, basée sur leurs impressions de Russie.


nia labyed,
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