Interview
Autodidacte, polyvalente et profondément curieuse, Martine Leherpeur a créé son propre bureau de style et de conseil en 1987. Aujourd'hui, elle met la pédale douce sans renoncer complètement à ses activités… et avec une passion toujours aussi intacte !
Fashion Daily News : Comment l'étudiante en biochimie que vous étiez dans les années soixante est-elle tombée dans le milieu de la mode ?
Martine Leherpeur : Par hasard. À la fin de mes études, j'ai eu l'opportunité de rencontrer Maïmé Arnodin et Denise Fayolle, deux grandes dames qui ont créé en France le concept du « beau accessible à tous » avec Prisunic. Je devais partir aux États-Unis, j'avais quelques semaines de libre devant moi, j'ai décidé d'aller faire un stage avec Maïmé. Et, finalement, j'y suis restée dix ans !
FDN : Pourquoi ce choix ?
ML : Pour Maïmé et parce que ce qu'on y faisait était complètement nouveau ! Moi, j'étais une bourgeoise de province mal fagotée et là, je me retrouvais propulsée au milieu de gens brillants et créatifs. C'était passionnant. J'ai tout appris auprès de Maïmé.
FDN : Tout le monde ne connaît pas forcément très bien Maïmé. Qui était-elle ?
ML : Elle a été une pionnière, une des toutes premières à ouvrir un bureau de style à Paris : Mafia. Dès les années cinquante, elle a su convaincre les industriels de faire du beau. La couleur dans la rue, la mini-jupe : tout ça, elle l'a rendu quotidien et accessible.
FDN : Pourtant, au bout de dix ans, vous avez choisi de partir de son bureau…
ML : Auprès d'elle, j'avais tout appris du style mais je commençais à tourner en rond. Alors j'ai fait un break et je me suis lancée comme rédactrice de mode en tant que free lance. Je travaillais pour des journaux mais je faisais aussi des catalogues pour des agences de pub. Ça me faisait une double expérience et ça a complété tout ce que j'avais appris jusque-là. Au bout d'un moment, j'ai quand même commencé à me sentir frustrée. Il n'y a jamais rien de concret au bout d'un papier tandis que chez Maïmé, nos idées aboutissaient à des produits et des projets.
FDN : Comment avez-vous alors rebifurqué ?
ML : Par le biais d'anciens clients de l'agence. L'un d'eux venait d'entrer chez Aigle, il m'a demandé de participer à leur séminaire pour leur parler de l'explosion de l'outdoor aux États-Unis (je connaissais ça très bien d'abord parce que je suis une grande sportive mais surtout parce que je couvrais le sport pour les pages du Elle). Parallèlement, la Fnac m'a contactée pour les aider à créer un magasin de sport aux Halles. J'ai tout monté à l'intérieur du magasin, je me suis fait prêter les médailles olympiques de Jean-Claude Killy, j'ai fait venir des chevaux… Des choses dingues et impensables aujourd'hui ! Je m'amusais beaucoup mais je me suis dit aussi que je ne pouvais pas continuer comme ça à naviguer entre presse et conseil. Et voilà comment j'ai choisi de retourner à 100 % au conseil, mais à un conseil global.
FDN : Comment se sont passés les débuts ?
ML : J'ai commencé par installer mon bureau à domicile, puis nous avons déménagé près de la Bourse du Commerce. Parce que je travaillais pour Aigle, nous étions perçus comme un bureau de sport. Ça a changé à partir du moment où nous avons compté Euromarché dans nos clients. Quand Carrefour les a rachetés, il a fallu les accompagner et nous avons commencé nos premières études consommateurs. Avec eux, nous avons inauguré des méthodes qui font toujours notre signature aujourd'hui.
FDN : C'est quoi justement la signature de Martine Leherpeur ?
ML : Notre force, c'est notre prospective. Nos équipes vont sur le terrain, font des shoppings, rencontrent les marques, les consommateurs, reniflent les nouveautés, etc. Le bureau fournit une veille sur l'air du temps qui permet ensuite de travailler plus précisément avec chacun de nos clients pour élaborer des stratégies de marques ou de produits, pour concevoir ensemble des collections ou pour valoriser leur offre en planchant autour du merchandising. Nous avons un langage très transversal et très pratique, pas trop théorique. Voilà certainement là notre signature.
FDN : Expliquez-nous un peu pourquoi vous avez toujours refusé de faire des cahiers de tendances par exemple…
ML : Je suis absolument contre ces cahiers car les gens ne savent pas s'en servir. Ils ont trop souvent la fâcheuse tendance de les prendre pour la loi et la bible ! Un cahier de styles, c'est une info qui doit être digérée. Or, peu de gens le font, peu de gens savent vraiment les utiliser et les traduire. Et puis maintenant, avec tout ce qu'il est possible de trouver sur le Web, cela a moins d'intérêt et ça cause d'ailleurs des problèmes aux bureaux qui se sont beaucoup reposés dessus !
FDN : Alors comment décrire vos méthodes de travail ?
ML : J'ai démarré le bureau sur des bases plus holistiques. Le marketing et la création doivent être liés comme les doigts de la main. On parle aujourd'hui beaucoup de marketing émotionnel mais pour moi, c'est quelque chose que j'ai toujours pratiqué.
FDN : Quiconque a déjà assisté à vos conférences peut le comprendre aisément : c'est toujours fouillé et plein de vie. Comment décidez-vous du thème de ces conférences, comme la dernière qui parlait du fun ?
ML : Il s'agit avant tout de questions qu'on se pose nous-mêmes. On se concentre autour d'une problématique à laquelle on rajoute des interviews de professionnels, de blogueurs, des images de boutiques, des photos de mode, etc. Ce n'est surtout pas quelque chose qu'on assène. C'est une plateforme de réflexion et d'échanges qui marche comme un ping-pong.
FDN : Quelle a été celle qui a eu le plus d'impact ?
ML : Certainement celle sur les « 9 idées pour l'an 9 » que nous avons pensée pour réagir face à la crise. On allait aborder la nouvelle année et tout le monde était pessimiste. Cette morosité m'agaçait et j'ai monté cette conférence comme un pied de nez à tout ça. On se contentait de suggérer des tendances de fond. Mais cette conférence a eu un succès fou, on nous l'a demandée plein de fois. Ça partait pourtant d'une idée gratuite !
FDN : Alors, j'imagine que vous avez déjà une idée du sujet de la prochaine…
ML : Oui, en ce moment, je me pose beaucoup de questions sur le Web, les réseaux sociaux, etc. J'aimerais beaucoup faire quelque chose dessus. On y passe tous beaucoup d'heures chaque jour, on se dit que c'est du temps perdu mais, en même temps, on y apprend aussi plein de choses : c'est sur tout ça que j'aimerais monter une prochaine conférence.
FDN : Dès les années 2000, vous avez décidé de travailler avec la Chine. Pourquoi ce choix ?
ML : Au départ, j'y suis allée pour Carrefour. Puis, je me suis dit qu'il serait bien de créer une filiale là-bas. Dès 2003, j'ai décidé d'y installer un bureau : on l'a fait tout seul, on n'est pas allé chercher un partenaire sur place. Ça a donc pris du temps et le Petit Pont, le nom de notre filiale, a officiellement vu le jour en 2006. Aujourd'hui, on travaille à 70 % pour des marques chinoises qui veulent se développer dans leur propre pays. Le reste, ce sont des entreprises étrangères qui souhaitent s'implanter là. Nous, nous sommes là pour les accompagner. On les aide surtout à savoir ce que les Chinois ont envie d'acheter : c'est notre fonction principale là-bas.
FDN : Selon vous, quelles sont les qualités pour travailler dans un bureau comme MLC ?
ML : Il y a trois choses essentielles. Un : aimer les produits. Deux : avoir l'œil. Trois : aimer les gens, autant les clients que les consommateurs. Il faut être intéressé par la vie des gens. Moi, ça me fascine, je suis toujours aux aguets. Rien ne me laisse indifférente. Je ne suis pas du genre à rester dans ma tour d'ivoire. Et c'est là quelque chose de fondamental que les clients aiment beaucoup. Cette ouverture d'esprit nous rend très opérationnels.
FDN : De manière très quotidienne, comment vous répartissez-vous le travail de l'agence ?
ML : Le bureau travaille avec des groupes et des marques très différentes les unes des autres. Mais nous ne sommes pas organisées par spécificité. Ici, les gens travaillent sur ce qu'ils aiment : pendant deux ans, ils peuvent s'investir dans le luxe avant de s'en lasser et de passer à la mode, à la beauté, au food ou à la distribution. Ça évolue tout le temps. Il faut savoir gérer ce grand écart qui nous fait plancher pour des clients aussi différents que Dior et Système U… Même si, finalement, le chemin de réflexion reste toujours le même ! J'adore zapper de cette manière.
FDN : On sent effectivement un plaisir énorme dans votre travail !
ML : Il règne ici un vrai esprit de bureau. Je ne suis pas une grande gestionnaire, mais je suis un bon chef d'équipe. Les gens du bureau, je les ai recrutés au coup de cœur. Ce sont souvent d'anciens élèves de l'IFM, en tout cas, ce sont toujours des gens qui partagent mes valeurs : de la passion, de l'exigence, un esprit positif… Les Chinois pensent toujours que demain sera meilleur qu'aujourd'hui. Je suis comme ça aussi. J'aime transmettre mon expertise et mon enthousiasme. C'est pour cette raison que je donne des cours de stratégie de produit à l'IFM depuis vingt ans, et aussi que j'ai envie maintenant d'écrire un livre pour raconter tout ça ! Et puis, je vais avoir un peu plus de temps à y consacrer puisque je suis en pleine transmission du bureau.
FDN : A-t-il été dur de choisir à qui confier les rênes de l'agence ?
ML : Je me suis d'abord posé la question de savoir si je devais vendre à la manière de Dominique Peclers. Mais, dans ce cas, le risque était grand de casser mon joujou. Philosophiquement, j'étais plutôt contre. Depuis ses débuts, l'agence jouit d'une liberté absolue, sans financier pour nous dicter notre conduite. Résultat, il nous est arrivé plus d'une fois d'arrêter de travailler avec des clients et ça, c'est un grand luxe ! Alors, j'ai préféré choisir de transmettre à des gens de mon équipe. À deux personnes : Jean-Philippe Evrard, le directeur artistique avec qui je travaille depuis vingt et un ans, et Sandrine Renault, l'actuelle directrice générale. Mais attention ! Je ne vais pas arrêter de travailler demain. Je veux simplement ne plus continuer à m'occuper du fonctionnement du bureau au quotidien.
FDN : Au fil des années, avez-vous senti des évolutions et des demandes changeantes de la part de vos clients ?
ML : Oui, leurs demandes se sont affinées avec le temps. Avant, les gens me demandaient « Je veux être comme Gap ou comme Untel ». Maintenant, ils viennent vers nous et nous disent : « Je veux être différent ». C'est comme s'ils nous disaient : « Aidez-moi à trouver ma force ! ». Un discours d'autant plus fort quand nous sommes en période de crise. Du coup, on change nos méthodes sans arrêt. On tricote. Il ne faut pas oublier que le marketing est une notion plutôt récente dans le textile, alors qu'il l'est moins dans les domaines du luxe et de la beauté. En mode, il a vraiment pris de l'importance dans les années quatre-vingt-dix avec la création de l'IFM.
FDN : Quels sont les clients qui vous occupent aujourd'hui ?
ML : Il y en a plein mais j'ai un petit faible pour Dorotennis. J'avais déjà travaillé avec eux au moment de la création de la marque. Maintenant qu'ils ont été rachetés par Max Azria, je suis impatiente de voir comment nous allons faire ensemble pour faire revenir Dorotennis sur le marché. Ça va être long mais c'est un beau challenge !
Propos recueillis par Céline Faucon – Photo : Pixelformula
MLC : les chiffres clés
1987 : Création du bureau.
1991 : Les bureaux déménagent et s'installent 8 rue de la Vrillière dans le 1er arrondissement de Paris.
2006 : Création de la filiale chinoise à Shanghai.
2009 : Réaction face à la crise et mise en place de « 9 idées pour l'an 9 ».
2011-2012 : La direction du bureau change de mains.
15 personnes au bureau à Paris.
3 personnes à Shanghai.
Quelques-unes de ses références
Agnès b, Bensimon, Carrefour, Dim, Etam, Monoprix, Naf Naf, Petit Bateau, Dior, Lancel, Kenzo, Pucci, Adidas, K-Way, Quiksilver, Cristal d'Arques, Lucien Barrière, Biotherm, Clarins, Lancôme, Givenchy, JP Gaultier Parfums, Barilla, Danone Chine, Nespresso, Citroën, Peugeot…
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