Interview
Depuis 1973, agnès b. est une styliste au grand cœur attachée à des valeurs et à la tradition française qui en font aujourd'hui la première donneuse d'ordres en France. Elle mène sa barque en se fichant de la concurrence et garde toujours un œil sur absolument tout ce qui porte son nom.
Fashion Daily News : Vous avez créé votre maison en 1973. Au bout de tant d’années, ça ne devient pas compliqué de renouveler ses collections tous les six mois ?
agnès b. : Pas du tout, c’est plutôt tout le contraire. J’ai plus souvent trop d’idées et d’envies que pas assez ! L’homme, la femme, l’enfant, les accessoires, les chaussures, la maroquinerie : tout se décide, ici, autour de mon bureau. Je fais beaucoup de choses, les journées sont denses mais je n’ai jamais eu envie ou besoin de faire appel à un bureau de style !
FDN : Qu’est-ce qui selon vous fait le succès des collections agnès b. ?
ab : Cela doit être le résultat d’un mélange entre des vêtements de qualité, une mode intemporelle et moderne à la fois ainsi qu’une image très parisienne de la marque. Mon but, c’est de faire des vêtements qui ne soient pas datés et qui puissent être portés pendant dix ans. Le vêtement est beaucoup plus important que la mode finalement.
FDN : À qui pensez-vous justement quand vous élaborez vos collections ?
ab : Je pense aux jeunes filles, que je les croise dans la rue ou aux quatre coins du monde quand je voyage. J’ai toujours fait des vêtements pour les jeunes filles idéales. J’ai commencé par moi ! Ma première création, je l’ai faite quand j’avais 15 ans. Ma sœur fêtait ses 18 ans, il fallait que je m’habille. Je suis allée au marché Saint-Pierre, j’ai choisi mes tissus et je me suis lancée. J’ai fait une robe à la manière de Brigitte Bardot, très serrée au buste dans un tissu orange recouvert de tulle et évasée dans le bas. C’était vraiment une très jolie robe, je crois qu’il faudrait d’ailleurs que je la refasse !
FDN : Et les hommes alors ?
ab : J’adore faire la collection hommes. Et je suis une des rares femmes à faire des vêtements pour eux. Mon processus de création est identique à celui des femmes, je réfléchis mes collections en pensant à des styles de vie : au petit Japonais qui aime porter des choses étriquées ; aux Français plus chic et classiques, etc.
FDN : Quel regard portez-vous sur la concurrence ?
ab : Aucun ! Je ne regarde jamais ce que les autres créateurs font et je ne vais à aucun défilé. Pire : je ne fais jamais de shopping. Rien, je vous dis ! Je ne suis jamais rentrée dans une boutique Rykiel, Kenzo ou Isabel Marant.
FDN : Et le développement de la fast fashion, ça vous inspire quoi ?
ab : Les gens sont perdus face à cette histoire de vêtements à tous les prix, face à ces trucs à deux balles qui sont fabriqués dans des pays où les gens ne sont pas payés. Moi, au contraire, j’essaye de faire de la qualité au juste prix en fabriquant entre 40 et 50 % de mes collections en France. Je ne pourrais jamais faire fabriquer des choses à bas prix en exploitant des gens simplement pour gagner plus d’argent : il y a vraiment une éthique dans cette maison. Personnellement, j’aimerais qu’il y ait moins de cynisme en France. Car si on fabriquait un peu plus en France, ça irait quand même beaucoup mieux. Toutes ces grandes marques qui font de la publicité en se réclamant de l’image de Paris et de la France, elles fabriquent finalement très peu ici. Il y aurait besoin d’une prise de conscience, d’un peu moins de cynisme et d’avidité.
FDN : Il y a pourtant un regain d’intérêt des jeunes créateurs pour ce made in France…
ab : Oui, mais des jeunes créateurs seulement et eux, ils n’ont pas de quantité. Si on commande 100 pièces ou 1 000 pièces d’une jupe, ce n’est pas pareil pour le fournisseur. Il a besoin de quantité pour s’en sortir ici. Moi, je soutiens les fournisseurs. Il y en a un qui sera d’ailleurs à notre défilé le 5 octobre avec son équipe. Quarante personnes de chez Socovet en Vendée à accueillir et à placer tout de même ! Je travaille avec eux depuis 35 ans et ils ont décidé de venir nous remercier de notre constance. C’est leur idée, pas la mienne. Mais il paraît qu’ils disent que c’est grâce au soutien de notre maison qu’ils peuvent aujourd’hui souffler leurs 40 bougies.
FDN : Quels sont alors les avantages de cette fabrication en France ?
ab : D’abord, ce n’est pas loin ! Pas besoin d’aller à l’autre bout du monde quand on a un doute… Et puis, pour le marché étranger, cette fabrication française, c’est magique ! C’est d’ailleurs en pensant à eux que j’ai réclamé des étiquettes qui stipulent « fabriqué en France » et non pas « made in France » ! C’est plus joli. C’est plus vendeur. Les clients chinois sont les premiers ravis de cette étiquette française.
FDN : Pourtant, il a quand même fallu que vous délocalisiez pour certaines choses…
ab : Oui, mais nous l’avons fait car nous n’avions pas d’autres solutions, pas par appât du gain. Nous avons dû aller au Maroc pour les jeans, car il n’y a plus d’usines capables de fabriquer des jeans en France. Pareil pour la mode enfant, pour les chaussures (sauf au Pays basque), pour les costumes masculins…
FDN : La situation s’aggrave ?…
ab : Disons qu’elle entraîne une déperdition de savoir-faire. C’est dramatique : il n’y aura bientôt plus de passage des anciens aux nouveaux.
FDN : Vous-mêmes, vous faites des choses à destination des jeunes stylistes ?
ab : On a un tremplin. On invite un ou une jeune styliste à nous montrer ses créations et on fabrique ensemble une mini collection pour les aider à se faire connaître. La dernière fois, c’était au printemps avec la créatrice finlandaise Sanaa. On l’a vendue dans nos boutiques, avec son nom et avec des photos qu’on avait faites tout spécialement. Nous l’avions déjà fait en 2009 avec Zolaykha, une styliste afghane et nous allons continuer avec un jeune Japonais.
FDN : C’est ouvert à tout le monde ?
ab : Non, c’est plus informel que ça. J’avais déjà repéré le travail de Sanaa. Pour le Japon, j’ai mis mes agents sur le coup… Par contre, je compte bien faire ce tremplin plus régulièrement, deux ou quatre fois par an.
FDN : On voit parfois le nom d’agnès b. associé à celui d’autres grandes marques ou enseignes, comme en ce moment avec Dim. Comment choisissez-vous ces collaborations ?
ab : Il faut que, pour une raison ou une autre, je me sente proche de ceux qui me sollicitent. Quand Dim m’a contactée, j’ai foncé car je porte leurs produits, je connais parfaitement leurs petites culottes, les Dimettes. Alors, je me suis amusée à y mettre mon grain de sel, à y ajouter des pois et des étoiles. Cette histoire a pris un an mais, au final, tout le monde est content et tout le monde peut en profiter car la collection est même distribuée dans les Monoprix. Cette saison, parallèlement, j’ai aussi proposé une collection capsule masculine pour les magasins Barneys aux États-Unis.
FDN : C’est de plus en plus fréquent pour vous ces collaborations ?
ab : Disons qu’on me contacte souvent… mais je ne dis pas oui à tout ! Il faut qu’il y ait une cohérence, comme en 2008 avec André ou la saison dernière avec Opening Ceremony. Ou alors, si je dis oui, c’est pour la bonne cause. Au XXIe siècle, il faut qu’il y ait du partage. Il faut prendre conscience de ce globe et penser qu’il y a un milliard et demi de gens qui ne mangent pas à leur faim. C’est pour ça que la mode me semble futile, mais qu’en même temps les vêtements, ça fait plaisir. Et, tant qu’à faire, pourquoi pas des beaux vêtements à la mode ?
FDN : Comment caractériser votre mode ?
ab : Elle n’est pas datée, elle est pure, assez universelle : il faut que ça aille à des gens très différents, dans des pays très différents pour des âges très différents. Le seul point commun à tout ce que je fais, c’est un chic parisien un peu coquin. C’est ce que les Chinois, les Japonais, les Londoniens ou les New-Yorkais aiment chez moi ! Pour réussir à leur proposer ça, on travaille des heures ensemble : je choisis les doublures, les boutons, tout ! C’est un travail global avec l’équipe qui met ensuite tout en œuvre pour que ça se passe bien. Ce qui est sûr, c’est que s’il y a un truc que je n’aime pas, il ne sera jamais en boutique. Il m’est déjà arrivé de dire « J’en ai marre de ça », qu’on me rétorque « Oui, mais ça se vend » mais qu’on finisse quand même par l’enlever des collections !
FDN : Vous faites toujours vos cardigans à pressions qui ont fait votre succès ?
ab : Oui, on a toujours le modèle d’origine dans nos boutiques. Mais on en a aussi d’autres for-mes, d’autres variantes. Cette saison, j’ai choisi de travailler sur un mini-cardigan taille 12 ans qu’on vend à la femme pour qu’elle le porte de manière étriquée. Je tourne autour de cette histoire de pressions depuis très longtemps : j’en ai fait des gilets, des brassières, sur certains j’ai échancré les encolures, je les ai galbés…
FDN : Avez-vous une idée du nombre de cardigans que vendez chaque année ?
ab : Pas vraiment, peut-être entre 4000 et 5000 chaque année, entre ceux qu’on vend à l’homme et ceux qu’on vend à la femme. Mais il y a eu dans les années 1980 un succès maboule qui ne s’est jamais démenti. À ce moment-là, on a eu affaire au problème de la copie. Nous, on en a vendu quelque chose comme 2 millions en vingt ans. Mais les copistes en ont vendu au moins autant. C’était arrivé à un tel point qu’on a dû intenter un procès. Et puis, c’était une grande chaîne de magasins et on s’est dit « Non, là, c’est plus possible ».
FDN : Mais c’est quoi finalement votre moteur pour toujours aller de l’avant ?
ab : La pêche ! Je suis d’une nature profondément positive et optimiste. Je déteste qu’on me dise qu’un truc est impossible. Je crois aussi qu’il faut savoir ne pas se ménager. Quand les gens se ménagent, ils finissent par se rétrécir. Et je suis très curieuse, très gourmande. La rue, l’art, la musique : tout m’intéresse. Depuis un an et demi, on a même installé un studio de musique en bas de l’immeuble. On avait un coin de cave dont on ne faisait rien, on l’a transformé en studio de répétition. Ça n’a pas désempli depuis ! La musique tient une grande place dans ma vie et j’ai beaucoup d’amis musiciens que j’habille.
FDN : Et vous arrivez à mêler art et mode ?
ab : Oui, essentiellement par le biais des tee-shirts d’artistes, comme ceux que nous avons fait en 2011 pour la femme avec l’artiste Ikon et pour l’homme avec Raphael Gray.
FDN : Vous avez encore besoin d’ouvrir des boutiques aujourd’hui ?
ab : Oui, on n’arrête jamais complètement. On continue, par exemple, d’ouvrir beaucoup de corners avec les Galeries Lafayette. Nous venons tout juste d’ouvrir un point de vente dans les Galeries Lafayette de Clermont-Ferrand et nous en ouvrirons un autre le 19 octobre à Casablanca, ce qui nous fera 28 points de vente Galeries Lafayette en Europe. À part les 11 boutiques agnès b. qui ont ouvert en Chine grâce à un licencié, c’est nous qui habituellement gérons directement nos points de vente.
FDN : Ça devient rare des maisons comme la vôtre, complètement indépendante…
ab : Dieu sait pourtant si on m’a souvent demandé d’être cotée au deuxième marché ! Mais j’ai toujours dit non. Je n’ai jamais voulu non plus d’une banque à mes côtés qui décide de ce que je fais. Résultat : il y a eu des hauts et des bas mais, dans l’ensemble, ça tient ! Et ça tient aussi surtout grâce à l’Orient, où nous réalisons aujourd’hui l’essentiel des 255 millions d’euros de notre chiffre d’affaires. Nous nous y sommes beaucoup développés grâce au travail de mon fils Etienne qui gère davantage cette région du globe et grâce aussi aux équipes sur place vraiment formidables.
FDN : On sent là à quel point vous prenez soin de bien vous entourer…
ab : Ici, nous fonctionnons beaucoup par cooptation. La maison agnès b. est un corps sain mais de temps en temps, il arrive que ça ne colle pas… mais c’est finalement plutôt rare.
Propos recueillis par Céline Faucon – Photo : Pixelformula
agnès b. en chiffres et en dates
1973 : création de la marque.
1975 : ouverture de son premier magasin à Paris, rue du Jour.
1980 : ouverture du premier magasin new-yorkais dans le quartier de SoHo.
1981 : lancement de la ligne enfant et ouverture de la première boutique agnès b. homme.
1984 : ouverture de sa galerie d’art contemporain, la Galerie du Jour, et de son premier magasin japonais.
1990 : lancement des cosmétiques avec le Club des Créateurs de Beauté.
1997 : création de Love Streams agnès b. Production.
2008 : collaboration avec André et Pataugas.
2011 : collaboration avec Opening Ceremony, Dim, et collection capsule pour Barneys.
245 : nombre de boutiques en propre agnès b. dans le monde dont 24 en France, 137 au Japon et 24 à Hong-Kong.
11 : boutiques en franchise en Chine.
2 galeries d’art.
255 millions d’euros : chiffre d’affaires 2010 (sauf licences), dont 40 millions réalisés en Europe et aux États-Unis et 110 millions au Japon.
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